Un homme vrai – Chapitre 1

Un homme vrai extrait

Un homme vrai – Chapitre 1

Un homme vrai, extrait (Chapitre 1)

C’est l’histoire d’un homme qui croit avoir tout pour lui. Jusqu’au jour où sa vie bascule lorsqu’il apprend qu’il a une dépression. Sur le chemin de sa guérison, il va apprendre à se réapproprier sa vie et à retrouver celui qu’il est vraiment.

Le chapitre 1 présente le personnage, Marius Rodin. Agent immobilier, il habite depuis toujours à Ixelles. Son succès est indéniable ; au travail, avec ses amis, avec les femmes. Pourtant, une partie de lui est déchirée. Une visite de musée avec sa soeur Chloé va mettre en lumière ce conflit intérieur qu’il refuse de reconnaître et d’accepter.

Un homme vrai, extrait

Chapitre 1

Chapitre 1
Le baiser

 

Mercredi 20 juin 2018

Pour se rendre à son lieu de rendez-vous, Marius, féru de vitesse, décide de louer une trottinette électrique. La place Flagey, très fréquentée en cette fin d’après-midi ensoleillée, vit au rythme des cris de joie des enfants.

Le jeune homme sourit en pensant aux heures qu’il a passées à s’y amuser, lui aussi. Distrait, il regarde sa montre. Il est déjà en retard. Se disant qu’il aurait préféré rester pour se rafraîchir et profiter du soleil, il traverse la place en accélérant, prenant soin d’éviter les passants. Au carrefour, il bifurque sur la chaussée d’Ixelles, parcourt quelques centaines de mètres sur la route montante, avant de tourner sur la rue Jean Van Volsem, au bout de laquelle se situe le musée. Le musée d’Ixelles, où il s’apprête à retrouver sa sœur Chloé pour assister à une exposition exceptionnelle d’Auguste Rodin.

Ixelles, c’est sa ville, là où il est né, où il a grandi, et où il habite. À l’âge de trente-cinq ans, il exerce depuis une dizaine d’années le métier d’agent immobilier dans les biens de luxe, avec succès, ce qui lui a permis d’acquérir un appartement cossu sur la rue Antoine Labarre, aux abords des étangs d’Ixelles.

Célibataire, il est pleinement satisfait de la vie qu’il mène ; une vie qui rime avec l’action, au rythme de ses multiples sorties entre amis, de ses virées quasi quotidiennes à la salle de sport et de ses rencontres éphémères avec des femmes dont il se souvient rarement du nom.

Marius a depuis longtemps rayé le mot amour de son vocabulaire car il refuse le lot de souffrances qui l’accompagnent. Ses aventures d’un soir s’orchestrent de la même manière que son existence, ordonnée et prévisible, sans accroc ni défaut. Entamer une relation, même sur le court terme, risquerait d’entacher cet équilibre. Ce qui compte par-dessus tout, c’est qu’on le voit sous son meilleur profil. Pas quand il s’accroche par téléphone avec un conseiller client à la suite d’une livraison non effectuée. Pas quand il se dispute avec son père. Pas quand il grogne contre son voisin du dessus qui laisse gambader ses enfants. Marius, c’est le grand jeu, le rêve, disponible uniquement en offre limitée. Avec ses proportions sculpturales, dignes d’un dieu grec ou des statues d’Auguste Rodin, il irradie d’un charme magnétique.

Ses amis le respectent et l’admirent avec dévotion. S’il faut décider où se retrouver, qu’est-ce qu’il en pense Marius ?  Si une fille est attirante, elle t’intéresse Marius, sinon je peux y aller ? Si un point de discussion suscite un désaccord, tu peux arbitrer Marius ? Ses blagues, bien que parfois douteuses, font systématiquement rire. Ses conseils sont toujours suivis. Dans son entourage, à l’exception de ses sœurs, on ne compte que des hommes. Chloé, c’est celle avec qui il s’entend le mieux et celle qui le comprend sûrement le mieux.

Lorsqu’ils se retrouvent à l’entrée du musée, ils s’enlacent chaleureusement.

— Pardon pour mon retard, dit-il, confus.

— Ne t’inquiète pas, je suis habituée, répond-elle d’un air taquin.

Comme à chacune de leurs rencontres, Marius est troublé par leur premier contact. Chloé ressemble tellement à leur mère qu’il a l’impression de la côtoyer à nouveau. Discrètement, une longue respiration le reconnecte à la réalité : il s’agit bien de sa petite sœur qui se tient face à lui, et personne d’autre. Retrouvant ses esprits, il l’invite à se rendre à l’intérieur.

Une jeune femme d’apparence triste s’ennuie à la caisse, en consultant son téléphone d’un air absent. Vu le temps exceptionnel qui règne au dehors, il n’y a pas beaucoup de visiteurs. Quand elle voit Chloé et Marius s’approcher du comptoir, elle se redresse en sursaut.

— Êtes-vous résidents d’Ixelles ?

— Oui, répond Chloé.

— Dix euros s’il vous plaît.

— Mais voyons Chloé, tu ne lui dis pas ? intervient Marius, d’une voix mielleuse.

— Pardon ? réagit-elle.

— Quoi ? demande la caissière, suspendue aux lèvres pleines de Marius.

— Ma sœur et moi portons le nom de Rodin ; vous pouvez vérifier sur nos cartes d’identité.

Elle les prend en main puis acquiesce, bouche bée.

— Peut-être pourrions-nous envisager une ristourne ? reprend Marius.

— Marius ! s’exclame Chloé.

Il lui tapote la main, comme s’il lui disait par la pensée, « s’il te plaît, laisse-moi m’amuser un peu ma petite sœur chérie ». Vaincue, Chloé cède.

— Euh, je ne sais pas, je voudrais bien mais je ne peux pas le décider toute seule. Laissez-moi appeler mon responsable.

L’homme arrive aussitôt, et son employée lui explique la situation. Pendant ce temps, le sourire de Marius s’élargit, dévoilant une dentition impeccable.

Amusé, le responsable leur concède finalement une place gratuite. Avant de rentrer à l’intérieur du musée, Marius adresse un clin d’œil appuyé à la jeune femme. Elle lui répond en mimant un baiser.

— Mais voyons Marius, tu n’es pas un peu gonflé ? dit Chloé d’un ton aguicheur, après avoir récupéré le jeton des vestiaires.

Il se met à rire.

— Admets que c’était marrant. Et puis, cinq euros de réduction, c’est pas mal non ?

Elle le pousse gentiment, il lui met la main sur l’épaule.

— Viens ma chère, allons admirer l’art de notre illustre compère.

Bras dessus, bras dessous, ils s’aventurent dans une vaste salle de haut plafond, surmontée de deux étages ouverts.

La première sculpture qu’ils découvrent est L’âge d’Airain, un nu aux proportions idéales censé représenter l’homme des premiers âges.

— J’adore, s’enthousiasme Marius. J’ai l’impression de me voir en sortant de la douche.

— Eh bien, je ne m’inquiète pas pour ton estime de toi ! réagit Chloé.

Devant les autres œuvres, Marius enchaîne les commentaires du même acabit : « regarde comme elle est belle ma plastique », face à Adam ; « aussi bien gaulé que votre serviteur », face à L’homme qui marche ; ou encore « moi j’en ai une plus belle paire », face à L’homme qui tombe. Chloé hésite entre agacement et amusement. Elle le laisse faire. Jusqu’au moment où il se met à imiter Le Penseur en ressortissant ses muscles, provoquant les gloussements d’un groupe d’adolescentes.

— Je continue toute seule, retrouve-moi quand tu auras fini de te prendre pour un dieu tout-puissant, lance-t-elle.

Elle fait quelques pas, mais il la rejoint aussitôt et enroule son bras autour de sa taille.

— Désolé Chloé, je vais arrêter mon numéro, je te promets.

— D’accord. Viens, je vais t’emmener voir quelque chose.

Quelques mètres plus loin, ils s’arrêtent devant Le Baiser.

— Qu’est-ce que tu en penses ? demande Chloé à Marius.

— Ils sont canons tous les deux.

— Rien de plus ?

— Non.

— Et la tendresse qui en ressort ? L’amour qui unit ces deux êtres entrelacés ? La manière dont l’homme pose sa main si puissante avec tant de délicatesse sur la cuisse de la femme, je trouve cela bouleversant.

La tendresse. L’amour. Marius ferme les yeux.

Il revoit sa mère le consoler en pleine nuit à la suite d’un cauchemar. Il ressent les baisers affectueux qu’elle dépose sur ses joues. Le nez sur ses épaules, lové dans ses bras, il s’imprègne de son parfum fruité. Il l’entend lui dire, « je t’aime mon chéri. Tu es la plus belle chose qui me soit arrivée. » Puis, elle disparaît. Déchiré de l’intérieur, le cœur du jeune homme revêt une couche protectrice. Aucun sentiment ne saurait y pénétrer.

— Marius ? Ça va ? s’inquiète Chloé.

— Oui, ment-il, très bien. Je me remémorai ma dernière conquête, aussi bien foutue que cette nana en marbre, c’est tout.

— Ta dernière conquête ? Mais enfin, tu ne peux pas continuer toute ta vie à jouer les tombeurs. Je sais qu’il y en a plus sous ta carapace de macho endurci. Tu ne veux pas l’entendre, tu ne veux pas l’accepter. Ça, je l’ai bien compris. Qu’importe, je te le rappellerai autant qu’il faut : mon grand frère chéri, tu es un homme sensible, et tu as du cœur.

Marius sent un frisson lui parcourir l’échine. Il serre les dents.

— Tu me fatigues avec ça Chloé. Ma vie, elle est très bien comme ça, et tu ne pourras rien y changer. J’y vais, je commence à saturer de ce Rodin à la con.

Sans lui laisser le temps de réagir, il s’enfuit en vitesse, en oubliant sa sacoche au vestiaire. Elle ne cherche pas à lui courir après.

 

Un homme vrai, extrait (Chapitre 1)

 

Héléna DAHL

Française résidant à Bruxelles, âgée de trente-deux ans, j’ai commencé ma carrière en tant qu’assistante parlementaire au Parlement européen, où j’ai travaillé pendant cinq années. Animée par ma passion de l’écriture, j’aspire aujourd’hui à une carrière d’auteure professionnelle. En effet, écrire a toujours fait partie de moi, et ce dès le plus jeune âge. Mon premier roman, La nuit s’éveille et tout s’éclaire, est une œuvre de fiction basée sur mon récit de vie. Mon deuxième roman, Un homme vrai, raconte l’histoire d’un homme face à la dépression.