La première étape, et sûrement la plus difficile, c’est l’acceptation de la dépression

Le jour où j'ai accepté que j'allais mal

Un sourire de façade

 

À la question « Ça va ? », rares sont ceux qui osent répondre « Non ».

Pourquoi ?

Vous : ça va ?

Moi : non.

Vous :

Pour une raison simple : ni vous ni moi n’avons envie de désarçonner une personne qui s’enquiert poliment de notre état. Inutile d’instiller un malaise dont on se passerait bien, alors autant repeindre son mur pour masquer ses failles. Comme si ce « Oui », cette injonction à ne pas souffrir, cette interdiction à se plaindre, allait de soi.

 

Pendant des années, j’affichais un sourire de façade, je scandais des « Oui » en veux-tu en voilà, je chantais sous la pluie en narguant les nuages. Résultat, je m’entendais dire : « c’est merveilleux, ses fossettes charnues s’activent en permanence », « ses zygomatiques sont si développées » (bien plus que mes biceps), « elle est si forte ». Si forte. Était-ce pour autant une bonne chose ? Non. Car, pendant que je déclamais, fière de ma trouvaille, « moins par moins égale plus », c’est mathématique, le volcan se réveillait tout doucement, s’alimentant toujours plus de coulées d’émotions gentiment refoulées par mes soins.

 

J’amortissais les chutes tout en me construisant sur un édifice aux bases fragiles. Forcément, avec le temps, il s’est écroulé. La Chute, abyssale, n’en a été que plus violente. Le ballon colossal qui grandissait à l’intérieur a fini par effleurer l’épine qui bâillonnait mon cœur. J’ai tenté de résister, repoussant de toutes mes forces les complaintes, asséchant mes larmes avant même qu’elles n’aient pu irriguer mes yeux, assourdissant ce cri qui affolait mes organes.

Ma blessure béante

 

Comment aurais-je pu m’apitoyer sur mon sort alors que j’ai un mari et une fille extraordinaires, beaucoup d’amour autour de moi, un travail et un toit ? J’avais tout ce dont j’avais besoin, et pourtant. Je ne savais pas en profiter. La solution de facilité serait de se dire, « et bien profite ! ». Ce n’est pas faute d’avoir essayé.

 

Ma blessure béante s’était mise à l’idée de m’épuiser jusqu’à l’effondrement.

Elle me noyait régulièrement dans des effusions de larmes sans raison apparente.

Elle me faisait toujours présager le pire.

Elle me paralysait par la peur à l’occasion de mes multiples réveils nocturnes.

Elle comprimait mon plexus solaire dès que j’agissais de façon démesurée pour m’interdire de penser.

Elle maintenait mon niveau d’estime de soi à zéro sur l’échelle de l’existence.

 

Et puis, un beau jour, peu avant mon retour au travail à l’issue d’un long congé maternité, elle est passée à la vitesse supérieure.

Elle a gonflé mon ventre au point que j’ai cru à une seconde grossesse.

Elle a rendu mes nuits insupportables.

Elle m’a fait ressentir et voir des choses inconcevables.

Elle a imposé à mon cœur une cadence frénétique.

Elle m’a isolée du reste du monde.

Elle m’a convaincue de mon inutilité.

Elle m’a mise en faillite.

Elle m’a empêchée de respirer.

Elle m’a repris l’envie d’avoir envie.

Elle m’a fait sentir nulle et non avenue.

Elle m’a enveloppée d’un voile de mélancolie.

 

Et puis, un beau jour, à l’aube de la nouvelle année, elle m’a réservé le meilleur pour le début de la fin.

Le bouquet final de palpitations. Quatre nuits de cauchemars éveillés et de rêves effrénés qui m’ont bien offert, à tout casser, une ou deux heures de sommeil fractionné.

Le Mot

 

Je ne pouvais plus continuer comme ça. Il fallait que je tienne. Pour lui. Pour elle. Pour toutes celles et ceux que j’aimais.

 

Avant tout, je devais comprendre ce qui se passait. Alors j’ai commencé à mener ma petite enquête sur Internet, en utilisant les mots clés « insomnie », « grande tristesse », « dévalorisation », « absence d’envie ». C’est ainsi que le Mot s’est affiché sur mon écran. Ce gros mot qui fait peur à tout le monde car il porterait, en lui-même, les racines d’un aveu de faiblesse.

 

Avec le recul, j’ai envie de dire le contraire. Dans une société du toujours plus vite, où vivre à fond tout ce que l’on entreprend est devenu la norme, accepter de lâcher prise en reconnaissant son mal-être requiert une force extraordinaire. C’est s’embarquer courageusement dans une course d’endurance dont on ignore le nivellement et la durée. C’est embrasser sa vulnérabilité sans en avoir honte pour, au bout du compte, rester en vie.

 

« Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’acceptation de ma dépression a été une chance, car mes efforts continus pour en sortir m’offrent aujourd’hui la possibilité de rebondir après être descendue au plus bas. »

 

L’acceptation de la dépression

 

Et puis, un beau jour, j’ai osé prononcer le Mot et me l’appliquer. Je souffrais d’une dépression. Rien de plus logique car je ne supportais plus la pression que je m’étais imposée. Le diagnostic a vite été confirmé par le corps médical.

 

J’étais tombée malade et j’allais tout faire pour guérir, portée par le soutien de ma famille et mes proches.

 

Aujourd’hui, près d’un an et demi plus tard, je n’ai toujours pas atteint la ligne d’arrivée, même si je commence à percevoir une lueur au bout du tunnel.

 

J’ai bien conscience que je n’en sortirai pas indemne. Ce n’est pas parce que j’ai couru sans m’arrêter pendant tout ce temps que l’occasion ne se représentera pas. Et, même si j’en échappais, nous savons tous que la vie ne se résume pas une longue marche tranquille.

Rebondir

 

Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’acceptation de ma dépression a été une chance, car mes efforts continus pour en sortir m’offrent aujourd’hui la possibilité de rebondir après être descendue au plus bas. En m’aidant à mieux me connaître, mon chemin de guérison m’a donné les clefs de ma renaissance. Il m’a ouvert les yeux sur le miracle de la vie et la force de vivre dans l’instant. Il a rendu fou de joie mon corps car je me suis mise, enfin, à l’écouter. Surtout, il m’a permis de faire mes deuils.

 

Celui de ma grande sœur décédée à vingt-cinq ans des suites d’un cancer, qui avait souffert des terribles maux de l’esprit que sont l’anorexie, la boulimie et la psychose.

 

Celui de la petite sœur fusionnelle que j’ai été qui, elle, ne pouvait qu’aller bien.

 

Ces deux sœurs auxquelles je m’accrochais désespérément, sous un lit de colère, de culpabilité et d’amertume, occultant les tendres souvenirs du passé, les innombrables sources de bonheur du présent et les doux rêves d’avenir.

Si vous vous reconnaissez entre ces lignes, j’espère de tout cœur pouvoir vous aider en partageant mon expérience.

Celle d’une jeune fille spectatrice de la maladie de sa sœur.

Celle d’un face à face avec la mort.

Celle d’une jeune femme actrice de sa propre guérison.

Aussi, en confrontant ce récit de vie au vôtre, peut-être pourrons-nous nous épauler mutuellement, car, mine de rien, on recherche bien souvent des éclairages chez ceux qui partagent nos tourments et qui, de fait, les comprennent.

Finalement, l’acceptation de la dépression, c’est déjà un énorme pas à lui tout seul.

 

Héléna DAHL

Française résidant à Bruxelles, âgée de trente-deux ans, j’ai commencé ma carrière en tant qu’assistante parlementaire au Parlement européen, où j’ai travaillé pendant cinq années. Animée par ma passion de l’écriture, j’aspire aujourd’hui à une carrière d’auteure professionnelle. En effet, écrire a toujours fait partie de moi, et ce dès le plus jeune âge. Mon premier roman, La nuit s’éveille et tout s’éclaire, est une œuvre de fiction basée sur mon récit de vie. 

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